Le Japon face au péril vieux (Le Monde)

Le Japon face au péril vieux

Si rien ne change, la population de l’Archipel nippon n’aura plus que 88 millions d’habtants en 2065 contre 127 millions en 2015. Un choc démographique qui ébranle toute la société japonaise.

LE MONDE ECONOMIE | | Par Philippe Mesmer (Tokyo, correspondance)

Tokyo le 27 mars.

C’est une de ces vieilles boutiques de Tokyo. On y accède par une porte vitrée coulissante qui claque quand le vent souffle fort. A l’intérieur, d’un bois sombre embelli par la patine du temps et aux parois couvertes d’alignements de vieux shinais (sabres de bambou), Tsuyoshi Ito, le cheveu gris et la tenue indigo, accueille le pratiquant de kendo, art traditionnel japonais dérivé de celui du sabre des samouraïs.

Ici, on prend le temps, hors du tumulte de la capitale nippone. On discute de la vie des dojos (les clubs) et du matériel. M. Ito fait partie de ces artisans capables de préparer et de réparer une armure de kendoka ou un shinai, un savoir-faire en déclin.

« Les ventes baissent même si j’ai maintenant des commandes de l’étranger par Internet, explique celui qui a hérité du savoir-faire de son père et de son grand-père et qui a ouvert une page Facebook en japonais et en anglais pour élargir sa clientèle. Mais je vais prendre ma retraite et je ne sais pas ce qui va advenir de mon magasin. »

Il forme un jeune pour reprendre son activité mais l’apprentissage est long et fastidieux. « Pour l’instant, il n’a pas le niveau », s’inquiète M. Ito. A son niveau modeste, l’exemple de M. Ito traduit le choc du vieillissement de la population nippone qui menace de disparition des dizaines de petits métiers traditionnels, parfois uniques et prisés des Japonais, qui font de leurs meilleurs artisans des « trésors vivants ».

Freiner la disparition d’activités

Le ministère de l’économie (METI) le constate au travers de son suivi des PME et micro-entreprises, qui représentent 99,7 % des sociétés japonaises et emploient 85,1 % des travailleurs.

« Autrefois, la transmission d’une activité se faisait majoritairement dans la famille, rappelle Tomoko Ina, du METI et qui a dirigé la rédaction du livre blanc sur les PME dévoilé vendredi 21 avril. Aujourd’hui, un tiers de ces sociétés se transmettent à une personne extérieure à la famille. Il faut trois ans ou plus pour trouver quelqu’un, ce qui fait perdre beaucoup de temps. »

Dans son acte sur la promotion des PME de juin 2014, le gouvernement incite les collectivités locales et les institutions financières à faciliter les successions pour freiner la disparition d’activités souvent très locales mais essentielles à la survie des communautés. Il faut agir vite, la moyenne d’âge des dirigeants de PME étant passée de 47 à 66 ans en vingt ans.

La situation n’a pourtant guère de chances de s’améliorer tant le déclin démographique semble inexorable. D’après les derniers calculs de l’Institut pour la population et la sécurité sociale (IPSS), fondés sur une extrapolation des tendances observées aujourd’hui et s’appuyant sur un taux de fécondité moyen à 1,44 enfant par femme, la population nippone devrait passer de 127,09 millions en 2015 à 88,08 millions en 2065. En 2012, l’IPSS tablait sur une population à 81,35 millions en 2065. « Le rythme de la baisse semble ralenti », veut toutefois croire Futoshi Ishii de l’IPSS.

Désertification des campagnes

Le problème démographique se ressent à différents niveaux, à commencer par celui des régions, les premières touchées. Preuve de l’avancée de la désertification des campagnes : 8,2 millions de logements seraient vides dans tout le pays.

Shizuoka (centre du pays) a vu sa population passer début avril sous les 700 000 habitants, ce qui devrait l’exclure du classement des vingt « villes importantes » du Japon, un statut qui confère des avantages, notamment des pouvoirs identiques à ceux des départements. Bon prince, le ministère de la gestion publique s’est empressé de faire savoir que la ville ne les perdrait pas. Pour l’instant.

Plus généralement, craint le gouvernement, « si rien ne change, le Japon pourrait entrer en récession durable après 2040 ». Ses calculs montrent que, pour conserver une croissance entre 1,5 % et 2 %, il faudrait stabiliser la population à 100 millions d’habitants et fortement augmenter une productivité par travailleur qui ne dépassait pas en 2015 et en parité de pouvoir d’achat – selon l’organisation Japan Productivity Center – 74 315 dollars (68 216 euros), plaçant l’Archipel au 22e rang des 35 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Mesures natalistes

Malgré cela, le gouvernement veut positiver. « Ce n’est pas un mal mais un bien », déclarait en septembre 2016 le premier ministre, Shinzo Abe, qui compte sur la robotique, l’intelligence artificielle ou encore les technologies sans contact pour renforcer la productivité.

Suivant les recommandations de son administration, M. Abe s’est engagé à stabiliser la population à 100 millions d’ici à 2060 et à porter le taux de fécondité des femmes de 1,4 à 1,8 d’ici à 2020, sans entrer dans les détails des mesures natalistes qui pourraient être prises.

Pour combler la baisse de la main-d’œuvre, il promeut l’emploi des femmes et des personnes âgées. L’évolution reste lente même si plus de 20 % des personnes âgées exercent aujourd’hui une activité, un record pour un pays développé.

La question de l’immigration n’est guère abordée, estime Shiro Armstrong, codirecteur du centre de recherche nippo-australien à l’université nationale d’Australie. « Le Japon a beaucoup à faire culturellement et institutionnellement pour pouvoir accepter un certain nombre d’immigrés », dit-il.

M. Abe a cependant évoqué en octobre 2016 la possibilité d’autoriser l’accès des postes à responsabilité dans les domaines de la diplomatie et de la sécurité aux jeunes issus d’un mariage mixte et il a allongé de trois à cinq ans la durée des stages de formation proposés aux jeunes étrangers.

Priorité aux transports, à la robotique et au médical

Soutenues par le gouvernement qui voit dans le vieillissement une chance de donner de l’avance aux technologies nippones alors que le problème gagnera des pays européens, la Corée du Sud ou encore la Chine, les entreprises s’adaptent et profitent d’une population de retraités bénéficiant – pour l’instant – de revenus solides qui génèrent plus des deux cinquièmes des dépenses des ménages japonais. Le marché des seniors au Japon dépasse les 100 000 milliards de yens (831 milliards d’euros) et continue d’augmenter.

Les sociétés développent des offres et produits spécifiques, parfois surprenants. Parce que beaucoup de personnes âgées restent en forme, les services de rencontres pour les plus de 65 ans se multiplient, à l’image du Sanko (Trois Bonheurs) Club.

La priorité va aux transports, à la robotique et au médical. Toyota travaille avec NTT sur les véhicules automatisés et a mis sur le marché, le 12 avril, un système d’aide à la marche. Honda l’avait fait en 2015. Dans le secteur médical, les nouvelles technologies doivent faciliter les diagnostics à domicile notamment.

Les Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo de 2020 insistent beaucoup sur le « barrier-free » devant rendre la ville accessible aux personnes à mobilité réduite. Pour faire face aux besoins grandissants en personnel soignant et aides à domicile, treize universités ont créé en 2015 des cursus spécialisés dans les soins aux personnes.

Explosion des coûts de la Sécurité sociale

Cette évolution ne se fait pas sans tâtonnements. « Le plus gros défi est de déterminer les besoins d’un marché encore jeune et d’assurer une sécurité optimale des produits », explique Toshiyuki Isobe du centre de recherche Toyota. La présence des robots dans les centres de soins pose la question des assurances en cas d’accident sur des patients.

L’innovation dans le secteur médical se heurte également à l’explosion des coûts de la Sécurité sociale, qui représentent 32,5 % du budget de l’exercice 2017, contre 17,6 % de celui de l’exercice 2000. Une somme qui devrait augmenter de 700 milliards de yens (5,8 milliards d’euros) par an.

Le gouvernement espère limiter cette hausse à 500 milliards de yens (4,1 milliards d’euros) en baissant les pensions de retraite, en augmentant la part des coûts assumés par les plus de 70 ans les plus aisés et en diminuant les prix des traitements les plus onéreux.

Hyothèques sur les retraites

Ces calculs n’anticipent pas le fait que la génération du baby-boom dépassera les 75 ans au début des années 2020. A cet âge, les Japonais bénéficient d’une meilleure prise en charge, synonyme de coûts plus importants pour les organismes sociaux.

Et à plus ou moins long terme, le pouvoir d’achat des retraités devrait diminuer. Outre que le montant des pensions a déjà été baissé de 2,5 %, la précarité grandissante chez les jeunes, dont beaucoup ne cotisent ni à la Sécurité sociale ni au système de retraite, hypothèque leur accès à une retraite décente.

Et le système traditionnel de financement par les actifs semble de plus en plus compromis. « En 2065, il n’y aura plus que 1,3 actif pour un retraité, explique M. Ishii de l’IPSS, contre 2,3 en 2015. » Le choc du vieillissement ne fait que commencer au Japon.

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