Au Japon, la difficile renaissance de Fukushima (Le Monde 11.03.2017)

Six ans après la catastrophe nucléaire, le chantier du démantèlement de la centrale reste titanesque.

LE MONDE | 11.03.2017 à 10h11 | Par Philippe Mesmer (Fukushima (Japon), envoyé spécial)

Par son coût, sa dangerosité et sa complexité, le démantèlement des quatre réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima, endommagés le 11 mars 2011 par le séisme et le tsunami de l’est du Japon, reste un chantier hors norme, où les progrès se font à petits pas. Fin 2017, Tepco, l’opérateur du site, devrait commencer à retirer le combustible de la piscine du réacteur 3 avant d’envisager de faire de même aux tranches 1 et 2. Celle du réacteur 4 a été vidée en 2014.

Mais le fait marquant de ces dernières semaines est l’effort consenti pour localiser le combustible fondu des réacteurs 1 à 3. Le 9 mars, Tepco a annoncé l’envoi dans l’enceinte de confinement du réacteur 1 de Pmorph, un robot mis au point par Hitachi, pour étudier la zone sous la cuve. « Equipé d’un dosimètre et d’une caméra étanche, le robot va analyser la répartition des niveaux de radiation dans l’eau retenue à l’intérieur du réacteur », explique la compagnie.

Robot irradié

En février, un autre robot, Sasori (« scorpion »), de Toshiba, était entré dans le réacteur 2 mais n’avait pas fonctionné longtemps, en raison d’un environnement extrêmement radioactif. Avant la perte de contact, Sasori a transmis une mesure de radiations à 210 sieverts par heure. Une personne exposée à une telle radioactivité mourrait presque instantanément. Les circuits électroniques n’y résistent pas longtemps.

Depuis le mois de janvier, Tepco a mesuré à différentes reprises des niveaux à plusieurs centaines de sieverts, ce qui confirmerait la proximité de combustible, qui aurait percé la cuve et se serait déposé sur le fond des enceintes de confinement. Une fois localisé, il faudra déterminer la méthode pour l’en extraire. Le gouvernement et Tepco prévoient de le faire cet été, d’en finaliser les détails en 2018 pour commencer les opérations en 2021.

Dans le même temps, l’entreprise fait toujours face au casse-tête de l’accumulation de l’eau contaminée, issue du traitement des eaux utilisées pour le refroidissement mais aussi de celles s’écoulant dans les sous-sols des réacteurs et qui doivent être pompées et traitées. Destiné à bloquer cet écoulement, le gel des sols réalisé à l’été 2016 autour des réacteurs 1 à 4, au terme de travaux ayant coûté 35 milliards de yens (286 millions d’euros), n’a pas donné les résultats escomptés.

Un million de mètres cubes d’eau contaminée sont stockés sur le site. Aucune solution n’est envisagée pour s’en débarrasser. La loi interdit les rejets en mer.

Ces défis font craindre de nouveaux retards dans le démantèlement de la centrale, déjà prévu pour durer quarante ans, et une augmentation des coûts. En novembre 2016, le gouvernement avait revu à la hausse l’enveloppe totale allouée à la résolution de la catastrophe, à 165 milliards d’euros, contre 91 auparavant.

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Autre enjeu : rassurer les populations. Désireux de relancer l’activité économique de Fukushima, le gouvernement investit massivement dans la décontamination. L’objectif est de ramener les niveaux d’exposition pour les populations à 1 millisievert par an – norme légale d’exposition au Japon comme en France –, ce qui devrait coûter 45 milliards d’euros.

Satisfait des résultats, le gouvernement a annoncé la levée, fin mars, de l’ordre d’évacuation pour quatre nouvelles municipalités, représentant 32 000 habitants. « Après, il ne restera que 2,5 % du ­territoire de Fukushima soumis à un ordre d’évacuation », souligne le ministre de la reconstruction, ­Masahiro Imamura.

Les autorités cherchent à attirer les investissements, notamment dans les énergies renouvelables et la robotique, et à relancer les activités traditionnelles, essentiellement la pêche et l’agriculture. Pour cela, elles ont mis en place un important réseau de vérification des niveaux de radiation des aliments, poissons, viande, fruits et légumes. Les normes ont été fixées à des niveaux bas, 100 becquerels par kilo, contre 1 000 par exemple en Europe.

« Nous traitons les produits des 50 municipalités, explique Kenji Kusano, directeur adjoint au Centre de technologie agricole installé à Koriyama (département de Fukushima). C’est obligatoire pour les professionnels. Chacun peut venir faire évaluer gratuitement ses produits. » Le centre gère onze machines de Canberra, une entreprise de fabrication d’instruments de détection et de mesure de la radioactivité, à 165 000 euros l’unité. D’autres sites de vérification sont en place dans le département.

Les produits ne sont pas tous traités de la même manière. La totalité de la production de riz, soit 10 millions de sacs de 30 kg chaque année, est contrôlée. Mais pour les pêches, par exemple, seuls des échantillons prélevés aux trois points de l’exploitation affichant les niveaux de radiations les plus élevés sont vérifiés. Par souci de transparence, les informations sont mises en ligne sur un site traduit en plusieurs langues. A l’en croire, aucun produit n’a dépassé les normes en 2016, à l’exception de poissons de rivière et de plantes ramassées dans les montagnes.

Relancer les réacteurs

« Tout cela a été évalué positivement par l’AIEA [Agence internationale de l’énergie atomique] et la FAO [Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture] », souligne M. Imamura, qui juge par ailleurs « irrationnel » le maintien par certains pays et territoires de l’interdiction d’importer des produits de Fukushima.

Les efforts consentis passent également par un travail sur la perception du département. Des événements permettant la découverte et la dégustation des produits de Fukushima se multiplient à Tokyo. L’image du boys band Tokio est abondamment utilisée.

Il s’agit aussi, pour le gouvernement, de relancer les réacteurs nucléaires à l’arrêt. Sur 43, 5 l’ont déjà été. Le 8 mars, Hideo Kishimoto, le maire de Genkai (département de Saga, sud-ouest), a donné son accord pour celui des tranches 3 et 4 de la centrale installée sur sa commune. En janvier, l’Autorité de régulation du nucléaire avait estimé qu’elles répondaient aux normes mises en place après la catastrophe de Fukushima.

Pour autant, la mauvaise image du nucléaire, alimentée par les mensonges formulés par le secteur, perdure. Le secteur de la distribution juge toujours difficile de proposer des produits estampillés Fukushima. Et seulement 10 % des populations évacuées, essentiellement des personnes âgées, sont revenues dans les zones où l’ordre d’évacuation a été levé.

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