In Japan : The Arab-Muslim world seen with the prism of French Orientalism (1868-1905).

Les études sur le monde arabe et sur l’islam ont toujours été considérées au Japon comme faisant partie des études se trouvant dans la sphère chinoise. C’est avec l’ouverture du Japon, que le terme orientaliste a remplacé le terme tôyô-gaku東洋学.

Dès cette époque le monde arabe apparaît à la fois liée à l’islam, tout en ayant des dimensions nationalistes attachées aux divers pays de cette sphère.

Je traiterai dans cette communication deux aspects de cette influence :

  • La quête des informations sur le monde arabe, surtout sur le Maghreb où la France était très influente (Maroc, Algérie, Tunisie).
  • L’observation de la politique coloniale française dans cette région, une politique qui sera appliquée par la suite dans la démarche colonialiste japonaise.

Une remarque qui peut éclairer le cadre de ma contribution ainsi que le choix des deux textes:

Tout au long des documents que j’ai pu consulter, qui étaient jusqu’à une certaine période, des textes traduits, l’emprunt à l’Occident apparaît clairement.

Que cela soit dans la perception de l’islam ou bien les sociétés arabo-musulmane.

On trouvera qu’il y a décalage entre les données informatives sur cette sphère et les textes tels qu’ils se présentent.

C’est que ces informations faisant l’objet de l’opération décodage/encodage se plaçaient d’un point de vue occidental, et se trouvaient dans des sujets destinés à des lecteurs occidentaux, et étaient reçus en tant que doxa par les traducteurs et les lecteurs japonais.

Or de façon générale, ce qu’on peut observer dans les premiers textes c’est un manque de compétence dans la réception des données sur le monde arabo-musulman de la part des traducteurs et « spécialistes japonais ». Je ne parle pas d’une compétence dans la traduction (d’une langue occidentale vers le japonais), mais de la signification entre le point de départ du signifiant dans les textes originaux arabe ou en langue occidentale, et le point d’arrivée du signifié dans l’opération de traduction.

Tous les rapports diplomatiques qui furent rédigés par les agents du Ministère des affaires étrangères japonais外務省 (sous l’intitulé de Bulletin diplomatique), ainsi que les articles parus dans des revues telles la Revue de droit international (Kokusaihô zasshi 国際法雑誌), ils comportaient au niveau de la conception un point de vue occidental, traitant de sujets destinés à des lecteurs occidentaux.

La sphère arabo-islamique et le Moyen-Orient sont découverts par le biais de cette mondialisation de l’époque (avant l’heure) mise en place par la domination occidentale et le caractère quasi encyclopédique de son savoir. C’est la perception du monde qui s’ouvre au Japon.

C’est sous cet angle qu’au Japon le monde arabe était perçu par le prisme de l’orientalisme occidental (on abordera la France).

La période d’après 1895, est une période qui a vu la quête des informations sur les autres pays changer d’objectifs.

Je m’intéresse aux changements des objectifs de la recherche japonaise concernant le monde arabo-musulman qui ont accompagné le changement de statut du Japon.

A cette époque, la France et la Grande Bretagne étaient le modèle dans tous les sens du terme : puissances coloniales, rayonnement culturel et centres de connaissances sur les pays du monde.

La France était un des pôles majeurs des études sur le Maghreb et sur l’islam et le monde arabe.

L’influence du prisme français sur les « orientalistes » japonais est palpable, dans les traductions et la rédaction des textes et livres traitant des relations entre la France et les pays arabes.

Ceci est très perceptible dans le premier texte que je présente : « La guerre russo-japonaise et l’affaire du Maroc », (Nichiro sensô to Morokko jiken 日露戦争とモロッコ事) d’Urabe Momotarô 占部百太郎 paru dans « Le bulletin de l’Université Keiô » le 15 juillet 1905

Le Maroc et la France

Le Maghreb fut l’objet d’études multiples de la part du ministère des affaires étrangères japonais par le biais de son Bulletin diplomatique. Ces études et traductions étaient confiées à des spécialistes (pour notre cas des orientalistes).

Le Maroc, contrairement à la Tunisie et, à l’Algérie où l’intérêt du Japon allait vers le système de gouvernance française de ces deux pays, pour le Maroc, l’intérêt des agents japonais était orienté vers la compréhension de la façon avec laquelle la France traitait la royauté et le roi du fait de son rang en tant que chef spirituel, tout en observant les manœuvres européennes pour mettre la main sur ce pays.

Et cela apparait dans plusieurs articles que je me contente ici de simplement vous citer leur auteur: celui de Kemuyama Sentarô 煙山専太郎, « La cour (royale) du Maroc »[1] (Morokko no kyûtei) en 1903.

Cette même année Nakamura Shingo 中村進午, publie un article dans le même bulletin sur la turbulence des relations entre le royaume maghrebin et les grandes puissances de l’époque que sont la France et la Grande-Bretagne, sous le titre « Les émeutes au Maroc et la diplomatie des pays de l’entente » (Morokko nairan to lekkoku gaikô  モロッコ内乱と列国外交 )[2], mettant en relief leur rôle dans les émeutes qui poussèrent le sultan marocain à faire des emprunts sur le marché européen.

Il faut garder à l’esprit que les missions japonaises officielles dans les pays occupés par l’Angleterre et la France, avaient aussi pour but d’étudier les systèmes coloniaux mis en place par ces puissances.

Tout le Maghreb faisait partie du champ d’observation des orientalistes japonais. Or à cet époque qui dit Maghreb dit la France.

L’action de la France en Tunisie[3] fut « observée » de près ; ce ne sont pas uniquement des descriptifs : il y avait une vrai volonté d’apprentissage.

L’état- major japonais avait fait établir des rapports sur l’occupation française de la Tunisie : Tonishi kiryaku 突尼斯紀 (Rapport sur la Tunisie) en 1883, et Tonishi ensei kiryaku 突尼斯遠征紀略 (Rapport sur la conquête de la Tunisie) en 1887.

Après l’établissement du protectorat français sur la Tunisie, Fujii Minoru 藤井実 traduit, en 1905, un traité détaillant les subtilités des traités de protectorat donnant comme exemple celui qu’imposa la France à la Tunisie[4], où est décrit la démarche française pour prendre en compte les aspects du rôle de l’islam dans cette société, et en annexe de cette publication on a publié la version française originale. Le titre est (Le Traité de protectorat, exemple concret : le protectorat français en Tunisie) « Hogo jôyaku no jitsurei: Futsukoku tunisu kan tanpô jôyaku» (保護条約の実例−−仏国チュニス間担保条約,仏国チェニス保護条約。)

Dans ces textes apparaît clairement le décalage dans la réception des données informatives

Puis, au fur et à mesure, il y a eu une évolution des descriptifs ; ce qui signifiait une évolution de la compétence reflétant

  • une connaissance plus approfondie du monde arabo-musulman des traducteur-spécialistes (y compris au niveau de la langue arabe même si les textes étaient écrits en langue occidentale)
  • des meilleures connaissances générales de l’histoire de la région et de sa géographie et surtout une lecture plus précise des cartes politiques des ÉTATS de cette région mais également (iii) une connaissance plus large des principes de l’islam et de la terminologie du fikh.

Cela nous le verrons dans le deuxième texte que je présenterai et qui s’intitule « Rapport sur la rencontre autour de l’Arabie en 1938 » (一九三八ねんのアラビアの周辺) de Robert Montaigne, traduit et paru en 1938 mais réédité en décembre 1944.

 

Voyons le texte d’Urabe Momotarô « La guerre russo-japonaise et l’affaire du Maroc » paru dans « Le bulletin de l’Université Keiô » le15 juillet 1905. Nichiro sensô to Morokko jiken (日露戦争とモロッコ事件).

Dans ce texte plusieurs phrases montrent de façon éclatante cette transmission du point de vue français au lecteur japonais, sans aucune nuance ni altération.

Si je l’ai choisi ici pour le présenter c’est qu’il contient les deux aspects qui font le thème de ma communication :

  • L’observation du colonialisme
  • Le décalage dans la réception et perception

Pour l’observation nous trouvons la description du contexte politique (Les guerres en Europe, la Russie, l’Allemagne et la France).

Puis il y a une description précise du Maroc (de sa géographie, son économie et ses richesses, le système d’impôts et la société. Même la diversité ethnique est détaillée).

Puis on arrive à l’analyse du régime de la royauté, ainsi que du comportement des ministres (corruption, autoritarisme et arbitraire)

Puis dans l’avant-dernier paragraphe, l’information qu’il porte nous permet une datation exacte d’un de ces emprunts du point de vue occidental français dans ce cas. Il est dit (concernant le Maroc): « Le système judiciaire est très imparfait; l’égalité qui doit présider à l’esprit des jugements n’existe pas. Même les Juifs et leurs malices et intrigues ne peuvent échapper à cette injustice. »

Il va sans dire que cette dernière phrase lue dans un article destiné au Japon en 1905, il reflète le phénomène antisémite tel qu’il règnait en Europe à cette époque. L’auteur cherche à convaincre son lecteur japonais de la cruauté du système royal marocain de cette époque. Pour cela, il utilise une argumentation qui relève de critères spécifiquement occidentaux (européens) qui est l’antisémitisme dit scientiste qui connut son apogée durant ces années en Europe. L’auteur utilise dans son argumentaire un outil rhétorique décrit par Aristote sous le terme de pathos – l’ensemble des émotions que l’orateur ou l’écrivain cherche à provoquer chez son destinataire[5]. Or le destinataire de ces écrits, le lecteur ou les chercheurs japonais, ne pouvait avoir à cette époque de sentiment, ni de ressentiment à l’égard des Juifs comme c’était le cas en Europe. Et nous sommes en droit de nous demander ce que le lecteur japonais de cette époque, qu’on cherche à convaincre de la dureté des conditions de vie au Maroc, connaît des clichés attribués aux Juifs en Europe comme stéréotypes négatifs.

Deux remarques s’imposent :

  • Ici on observe l’auteur est tombé dans le piège d’un texte français traduit en japonais.
  • Avant d’aller plus loin dans l’analyse on doit garder à l’esprit qu’une majorité des orientalistes en France du 18ème et 19ème siècle étaient des officiels (officiers ou agents diplomatiques)

L’intérêt pour l’Afrique du Nord et pour le travail des orientalistes et officiels français nous mène au deuxième article que je veux présenter : « Rapport sur la rencontre autour de l’Arabie en 1938 » (一九三八年のアラビアの周辺) traduit ou écrit (on ne peut pas savoir) et paru en 1938 mais réédité en décembre 1944.

C’est que ce rapport signale de Robert Montaigne (1893-1954) comme auteur, mais le cite dans le texte comme présent dans cette réunion.

Là je dois avouer que je suis perplexe sur la pertinence de la publication à nouveau de cet article en 1944, surtout dans la rubrique « Renseignements coloniaux ». quand le Japon était dans la ligne droite d’une défaite inéluctable.

On a un institut qui n’hésite pas, à continuer à décrire les pratiques des puissances occidentales.

 

D’après le texte c’est une réunion qui s’est tenue à Paris le 11 juillet 1938, et qui a réuni des officiels résidents outre-mer, des officiers et des professeurs d’université (arabisants et orientalistes) pour présenter leurs points de vue sur « les pays arabe et leur civilisation ».

Cette réunion fut dirigée par Paul Boyé, en tant que modérateur, qui est présenté dans le texte comme directeur honoraire du Centre d’Etudes sur les langues orientales.

Notre intérêt doit se porter davantage sur le fait même que le centre d’étude sur l’islam au Japon s’est intéressé à cet article, et cela est plus intéressant à mon avis que le contenu de l’article.

Edité et publié dans la revue « Kaikyô ken » 回教圏 (雑誌) 一巻号(昭和 13.7) 1938年 p.26-37 et c’est la première année de l’établissement de ce centre d’études.

Cet article présente un éventail complet et large des affaires touchant le monde arabe et islamique, avec des commentaires qui (a postériori) s’avèrent très pertinents.

L’Irak et son roi Fayçal sont cités ainsi que les changements dans ce qui fut Nejd avant de se transformer en Royaume de l’Arabie saoudite.

De même que la révolution de Hadramaout (actuellement au Sud du Yémen) et l’occupation anglaise de ce territoire sont décrites en détail.

La révolution de Djebel Al-Druze en Syrie et la pression française exercée sur les nationalistes sont également citées.

Les tensions en Palestine sont décrites avec les rumeurs concernant le plan de partage pour créer le Foyer juif.

En Egypte la dispute de la famille royale soutenue par la bourgeoisie d’origine turque qui l’opposait à l’Université Al-Azhar, est également décrite.

Mais d’autres détails, telle que la construction d’une route reliant La Médine à Damas, sont mentionnés.

Ce qui est intéressant c’est que l’article déborde sur des questions plus subtiles telle l’observation de « l’arabité » des populations, ce nationalisme arabe naissant, et des association nationalistes, ainsi que les écrits de certains activistes (Amin Said).

Et cela mènera l’auteur à aborder l’arabité en Afrique du Nord :

« Les pays d’Afrique du Nord (Tripoli, Tunis, Algérie, Maroc) sont dans un état où ils ne peuvent pas participer au mouvement de l’unité arabe » mais il prévient «  qu’ils vont certainement s’activer dans ce sens ».

On doit noter que cette réunion en France, et le compte-rendu qui s’en est suivi, ont été relevés (comme tant d’autres sûrement) par le Centre de recherche sur les pays musulmans «  Kaikyô ken kenkyû jo » (回教圏研究所), qui venait d’être créé (1938), et fut publié dans la revue qui portait le même nom (Kaikyô –ken zasshi). Cela montre, d’un côté, l’intérêt porté aux études orientalistes -– dans tous les domaines- qui se déroulent en France, et de l’autre l’influence exercée par cette orientalisme à la française, sur l’ouverture du Japon sur le monde arabo-islamique.

La présence de William Ambroise Marçais (1872-1956) à cette réunion, grand spécialiste des successions en droit musulman, montre l’intérêt des détails de la vie des communautés musulmanes que fréquentent les orientalistes français de part le statut colonial de la France.

Pour conclure :

  • Si l’intérêt japonais pour le Maroc et la Tunisie (et l’Egypte) se concentrait sur « le principe de protectorat » ce qui conduit à faire un parallélisme avec la Corée, avant l’annexion (en 1910), l’intérêt des Japonais pour l’Algérie peut nous amener à effectuer un rapprochement avec la Corée après l’annexion. Là je peux citer plusieurs papiers dont celui de TOMIZU Hirondo.

TOMIZU Hirondo 戸水寛人, « Chûnisu to Chôsen » チュニスと朝鮮 (La Tunisie et la Corée), in Gaikô jihô 外交時報 (Bulletin diplomatique), Tôkyô, 10 avril 1905, Gaikô jihô-sha 外交時報社 (Société d’éditions du Bulletin diplomatique), Vol.8 N°89, pp. 68-72.

  • Il y a également un intérêt pour les mœurs et pratiques de gouvernance des musulmans par une puissance non musulmane, et cela peut être interprété par les visées du Japon sur les diverses régions à l’Ouest et au Nord de la Chine peuplées par des Chinois musulmans.
  • Dans cette catégorie et à cette époque l’influence de l’islamologie en France a été minime (exemple : j’ai cherché vainement une traduction des fameux échanges entre Ernest Renan (1823-1892) et Al Afghani. Pourtant une correspondance fondamentale pour déterminer l’espace du monde musulman (Kaikyô-ken).

« La Vie de Jésus » a dû attendre 1941 pour être traduite par TSUDA Yutaka 津田 (1910-1955).

La fameuse conférence à la Sorbonne d’Ernest Rénan « Qu’est-ce qu’une nation ? » n’a été traduite qu’en 1997 par UKAI Satoshi 鵜飼 哲 (1955-…) sous le titre « 国民とは何か » .

[1] KEMUYAMA Sentarô 煙山専太郎, モロッコの宮廷 Morokko no kyûtei (La cour royale du Maroc), in Gaikô jihô 外交時報 (Bulletin diplomatique), Tôkyô, 20 mars 1903, (éd.) Gaikô jihô-sha 外交時報社 (Société d’éditions du Bulletin diplomatique), Vol. 6/3 p. 69 à 78.

[2] NAKAMURA Shingo 中村進午, « Morokko nairan to lekkoku gaikô » モロッコ内乱と列国外交 (Les émeutes au Maroc et la diplomatie des pays de l’entente), in Gaikô jihô 外交時報 (Bulletin diplomatique), Tôkyô, 20 mars 1903, (éd.) Gaikô jihô-sha 外交時報社 (Société d’éditions du Bulletin diplomatique), Vol. 6/3 p. 12 à 19.

[3] NAGATA Kensuke 永田健助突尼斯紀略 Tonishi kiryaku, Rapport sommaire sur la TunisieTôkyô, 参謀本部, Sambô-hombu 24 Etat-major de la guerre,1883, 84 p.

[4] FUJII Minoru 藤井実, « Hogo jôyaku no jitsurei: Futsukoku Chûnisu kan tanpô jôyaku, futsukoku Chûnisu hogo jôyaku » 保護条約の実例−−仏国チュニス間担保条約,仏国チェニス保護条約 (Le Traité de protectorat, exemple concret : le protectorat français en Tunisie, le traité de protectorat), in Kokusaihô zasshi 国際法雑誌 (Revue de droit international) Vol. 3 N° 8, Tôkyô, Kokusaihô gakkai 国際法学会 (Société de droit international), 5 août 1905, pp. 17-22 & 34-38.

[5] (Editions du) Département de la marine auprès de l’Etat-major de la guerre 参謀本部海軍部編纂課(編) Sambô-hombu kaigun-bu hensan-ka (hen), 突尼斯(チュニス)遠征紀畧, Tonishi (Chûnisu) ensai kiryaku, Rapports sur la campagne de Tunisie, fév. 1887, 32 p.

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