La république de Corée : un nouveau pays industrialisé

La république de Corée : un nouveau pays industrialisé

Monique Blanc

  1. 7-28

http://books.openedition.org/iheid/4068

1- En 1987 et au printemps 1988 la Corée a connu une crise politique et sociale particulièrement grave, marquée par de nombreuses manifestations souvent violentes, qui ne concernaient pas seulement les étudiants.

2- Les solutions proprement politiques élaborées, les concessions faites aux partis de l’opposition n’ont pas suffi pour régler un problème qui ne se réduisait pas à un désaccord sur les modalités de l’élection présidentielle, mais traduisait une crise sociale profonde. Du 29 juin au 3 septembre 1987 on a recensé officiellement 1800 conflits du travail, soit plus que pendant les dix années précédentes. On rappellera, en particulier, les grèves au sein du groupe Daewoo et du groupe Hyundai, et l’arbitrage du gouvernement qui a imposé à la fin de l’été la reconnaissance de syndicats indépendants dans huit des filiales de Hyundai. En septembre, ces mouvements ont continué, de violents incidents ont opposé la police anti-émeutes et des manifestants ouvriers, la police a pénétré dans des usines (notamment aux chantiers navals de Hyundai et dans l’usine d’automobile de Daewoo) et procédé à l’arrestation de grévistes. En avril 1988, de nouvelles grèves ont été déclenchées pour protester contre le montant fixé pour le salaire minimum instauré en janvier. Ces événements ont mobilisé la main-d’oeuvre masculine des grands groupes dans des secteurs de l’industrie lourde, et non plus comme ce fut le cas notamment à la fin des années 70, celle de l’industrie textile (industrie caractérisée par ses bas salaires et la prédominance de la main-d’oeuvre féminine).

3- Depuis la fin des années 70, la tendance à l’augmentation des salaires, y compris des salaires réels, s’était ralentie et même inversée. La crise économique de 1980-81 avait permis de justifier ces blocages et l’intensification des cadences (la Corée est sans doute le seul pays où les horaires hebdomadaires de travail aient ré-augmenté depuis 1980). Mais ces mesures étaient de plus en plus mal acceptées par les ouvriers, d’autant plus que le redressement économique avait été rapide. Fin 1986, les 233 sociétés coréennes enregistrées à la Bourse annonçaient que leurs profits nets avaient augmenté en moyenne de 41,7 % par rapport à 1985. Pour certains grands groupes, cette progression était de l’ordre de 60 % ou plus (la société Gold Star en 1986 a réalisé 20,8 milliards de wons de profits nets, soit environ 24 millions de dollars US, en augmentation de 85,7 % par rapport à 1985).

4- En janvier 1987 des négociations avaient abouti à envisager des augmentations de salaire de l’ordre de 8 %, mais sous la pression de l’agitation sociale ce montant a été révisé et il a atteint 15 à 20 % selon les cas à la fin de l’année. Mais ces chiffres ne correspondent pas à la participation aux résultats économiques revendiquée par les ouvriers. De plus, les problèmes du statut des ouvriers dans les entreprises, de la liberté syndicale, de la sécurité en matière de soins de santé et de retraite ne sont pas réglés.

5- Cette crise sociale majeure s’inscrit dans un contexte plus large. Le recul politique du gouvernement qui avait annoncé début juillet la révision de la Constitution a certainement conduit à un durcissement des positions ouvrières. Mais aussi, depuis 1980, un certain climat de libéralisation s’était traduit par la publication, même dans la presse officielle, de critiques qui visaient la stratégie économique du gouvernement, les sociétés à capitaux publics, la politique de concentration qui favorisait les jaebuls. Il s’était manifesté aussi dans la réalisation d’un certain nombre de privatisations, par des lois anti-trust, une campagne en faveur des PME.

6- Au plan politique, à travers des mesures contradictoires de relative tolérance et de répression sévère, l’opposition s’était fait entendre, la volonté d’obtenir plus de démocratie, de réduire le rôle de l’armée s’était exprimée par des publications, des mouvements de rue, une recrudescence des prises de position des leaders politiques.

7- Le référendum d’octobre 1987 a approuvé la nouvelle Constitution, l’élection à la présidence du candidat désigné par le parti au pouvoir n’a pas empêché le triomphe aux élections législatives, en avril 1988, des partis de l’opposition.

8- Ces éléments conjoncturels comme la relance économique, dont les bénéfices ont été réservés aux entreprises, une certaine libéralisation prônée par des discours officiels et les grands milieux d’affaires, un affrontement politique où l’opposition semble bien avoir remporté un succès décisif (même si ce n’est qu’une étape) peuvent expliquer la crise actuelle. Mais cette crise est sans doute aussi le signe d’une profonde transformation de la Corée, les structures politiques ne sont plus adaptées ni aux structures économiques qui se sont progressivement construites, ni à la société ou à la culture en mutation.

9- On a beaucoup dit ces dernières années, en Corée, que l’économie est devenue trop complexe pour être contrôlée par un petit groupe de décideurs politiques qui interviendraient de la même façon qu’au cours des années 60, en usant des mêmes mécanismes qui ont permis alors le « décollage » de l’économie coréenne. Le tissu social, aussi, est devenu extrêmement complexe : des groupes sociaux très divers se juxtaposent et s’entremêlent :

10- On relèvera ici, rapidement, deux aspects déterminants de la situation actuelle :

  1. L’ensemble des ouvriers qui travaillent dans l’industrie comprend de nombreux éléments employés dans des petites entreprises, officielles ou non, à l’écart du minimum de garanties sociales progressivement mises en place par l’Etat, mais qui peuvent parfois bénéficier de certaines protections dans des structures familiales de production. Il comprend aussi des ouvriers des grands groupes partagés entre une vision traditionnelle selon laquelle ils s’identifient à leur société et à ses réussites, et, surtout pour les moins qualifiés, une révolte contre les conditions de travail qu’ils remettent en question, en revendiquant de pouvoir mener une action commune plus autonome. Les différences entre les rémunérations, les conditions de vie et de travail peuvent être très grandes. On notera encore que plus de 40 % des personnes qui travaillent dans l’industrie sont des femmes et que certaines d’entre elles ont participé à des luttes ouvrières, notamment à la fin des années 70 dans l’industrie textile.
  2. Une classe moyenne s’est constituée : le nombre des entrepreneurs, des fonctionnaires, des cadres moyens et techniciens de l’industrie ou des services, n’a fait qu’augmenter depuis les années 50. Ce sont des agents économiques et sociaux de plus en plus conscients d’être des rouages essentiels de l’économie et de la société, sans avoir en partage un pouvoir politique équivalent.

11- En ne citant que ces deux éléments de la situation actuelle, nous laissons de côté bien d’autres aspects fondamentaux. Il faut tenir compte de la place et du rôle de l’armée : 600.000 hommes, trois ans de service militaire, une présence à tous les niveaux de responsabilité politique. Il faut souligner encore l’importance du corps des fonctionnaires, l’existence d’un réseau serré essentiel pour l’action gouvernementale : les membres de ce corps ont un rôle privilégié d’intermédiaires obligés, pour les agents économiques notamment, en matière d’application d’une réglementation extrêmement développée.

12- Depuis 1961, le gouvernement avait réussi à circonscrire ou à se rallier ces forces sociales émergentes, fractionnées : les crises et les émeutes même avaient pu être rapidement jugulées par la force, voire par des concessions, des augmentations de salaires, des sanctions sociales honorifiques… L’émiettement de l’opposition politique, la forte structure policière du régime, une amélioration réelle du niveau de vie, les réussites économiques spectaculaires, une croissance qui pouvait aussi se constater dans le monde rural, ont permis le maintien du régime mis en place par le général Park.

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